Les vidéos tournées en EHPAD et diffusées sur les réseaux sociaux suscitent régulièrement des réactions émotionnelles positives. Certaines montrent des moments de complicité, des échanges touchants ou des scènes du quotidien présentées comme bienveillantes. Pourtant, derrière cette apparente spontanéité, de nombreuses questions juridiques, éthiques et déontologiques émergent.
Si je suis concerné personnellement par la question de la vie en EHPAD de personnes vulnérables, j’interviens régulièrement auprès d’entreprises privées, d’organisations publiques et de leurs salariés, mais aussi auprès d’établissements de santé et de leurs personnels sur les sujets liés à l’utilisation des réseaux sociaux à titre personnel et professionnel, notamment lorsqu’ils s’expriment dans le cadre de leur activité ou à propos de leur activité.
C’est précisément pour cette raison qu’il me paraît nécessaire de rappeler que la bienveillance affichée dans une vidéo ne suffit pas à rendre une pratique conforme au droit, ni compatible avec les obligations éthiques des professionnels du soin.
Le sujet ne se limite pas au droit à l’image. Il interroge aussi le respect de la dignité des personnes vulnérables, les obligations professionnelles des soignants et la responsabilité des établissements de santé face aux usages des réseaux sociaux.
J’aborde régulièrement ces sujets sous l’angle des risques réputationnels, des responsabilités juridiques et des conséquences éthiques liées aux contenus publiés en ligne. Je précise que mes formations et interventions sur ces sujets sont régulièrement préparées aux côtés de juristes spécialisés en droit de la santé.
Je remercie notamment Valériane Lascaux-Dujardin, juriste spécialisée en droit de la santé, pour nos échanges enrichissants menés dans le cadre de la préparation de conférences à venir pour une organisation professionnelle du secteur de la santé.
Ces échanges dépassent largement le seul sujet des EHPAD et portent plus globalement sur les usages professionnels des réseaux sociaux, les responsabilités juridiques des professionnels, la communication numérique sensible et les risques liés aux contenus publiés dans le domaine de la santé et du médico-social.
L’expertise de Valériane Lascaux-Dujardin permet de valider factuellement, articles de loi à l’appui, certaines infractions potentielles relevées dans des contenus diffusés publiquement sur les réseaux sociaux que j’ai pu lui soumettre lors de nos échanges.
Tous ces exemples rappellent systématiquement à quel point ces situations nécessitent de la prudence, notamment lorsqu’elles concernent des personnes âgées, dépendantes ou atteintes de troubles cognitifs.
Cet article ne vise pas une personne en particulier mais interroge plus largement certaines pratiques observées publiquement sur les réseaux sociaux dans le secteur médico-social et spécifiquement sur une problématique précise : les contenus liés aux EHPAD et à leurs résidents diffusés sur les réseaux sociaux.
Visuel généré par IA
Pourquoi les vidéos sur les réseaux sociaux tournées en EHPAD posent un vrai problème
Ce sont des centaines de contenus publiés sur les réseaux sociaux par des personnels travaillant en EHPAD et qui génèrent des millions de vues. Les vidéos mettent en scène des résidents âgés dans des échanges émotionnels, des scènes humoristiques ou des discussions personnelles filmées dans leur quotidien.
Au premier regard, ces contenus peuvent sembler humains et sincères. Beaucoup d’internautes y voient de la proximité, de l’attention ou une manière de valoriser le lien avec les personnes âgées.
Cette lecture émotionnelle est d’ailleurs parfois relayée dans certains médias. Le journaliste Olivier Delacroix a interviewé dans son émission « Dans le monde d’Olivier » l’un de ces soignants, créateur de contenus sur TikTok qui partage son quotidien en Ehpad sous le pseudo « DocteurSourire242 ». Apparemment touché par ces vidéos, le journaliste prétend que ce soignant a « redonné la foi à beaucoup de soignants en Ehpad ».
Cette perception positive mérite d’être entendue.
Mais elle révèle aussi un décalage important entre la manière dont ces contenus sont perçus par le grand public et la lecture qu’en font les professionnels du droit, du médico-social ou de la communication sensible.
Car une vidéo peut apparaître touchante, humaine ou inspirante tout en soulevant simultanément des questions juridiques, éthiques et déontologiques majeures.
Et effectivement, lorsqu’on travaille dans le secteur médico-social ou dans la communication liée à la santé, une autre lecture s’impose rapidement.
Car en EHPAD (comme dans les établissements de santé en général), la question centrale ne devrait jamais être celle de la viralité.
Elle devrait rester celle de la protection des résidents.
Quand le contenu émotionnel devient un risque juridique
La plupart des débats autour de ces vidéos se concentrent sur le floutage des visages.
Pourtant, le problème va bien au-delà.
Même lorsqu’un visage est partiellement masqué, l’identification d’un résident peut rester possible à travers plusieurs éléments :
- Un prénom prononcé ;
- Une voix reconnaissable ;
- Une caractéristique physique reconnaissable (tatouage, …) ;
- Un contexte familial ;
- Une chambre identifiable ;
- Des éléments médicaux évoqués face caméra ;
- Des détails personnels sur la vie du résident.
Dans certains cas, des personnes âgées révèlent également des informations très intimes sur leur histoire personnelle, leur santé ou leur situation familiale.
Or ces contenus sont ensuite exposés publiquement à des centaines de milliers de personnes, parfois sans réelle compréhension des conséquences numériques.
Le droit français encadre pourtant très clairement ces situations. L’article 9 du Code civil rappelle que : « Chacun a droit au respect de sa vie privée. »
De son côté, l’article L.311-3 du Code de l’action sociale et des familles garantit aux personnes accueillies dans les établissements sociaux et médico-sociaux :
- Le respect de leur dignité ;
- Le respect de leur vie privée ;
- Le respect de leur intimité ;
- La protection de leur intégrité.
Ces obligations concernent directement les établissements, mais aussi les professionnels qui y exercent.
Le consentement d’une personne vulnérable ne peut pas être traité à la légère
L’un des arguments souvent avancés consiste à dire que le résident « était d’accord » pour être filmé.
Mais dans le secteur médico-social, la question du consentement ne peut jamais être réduite à un simple accord verbal capté dans un contexte émotionnel.
Pour être juridiquement valable, le consentement doit être :
- Libre ;
- Éclairé ;
- Explicite ;
- Ecrit
- Compris par la personne concernée.
Dans certaines situations, notamment lorsqu’une personne présente des troubles cognitifs ou une altération du discernement, le consentement nécessite l’intervention du représentant légal ou de la famille.
Il existe également une différence importante entre accepter d’être filmé dans un cadre privé et accepter une diffusion publique sur TikTok à destination de millions d’utilisateurs.
Cette distinction est fondamentale.
Une personne âgée peut parfaitement accepter un échange filmé sans mesurer la portée réelle d’une diffusion virale, des commentaires publics, du partage des vidéos ou de leur réutilisation sur d’autres plateformes.
Le problème devient alors autant juridique qu’éthique.
Les obligations statutaires des soignants et agents publics
La question ne concerne pas uniquement les droits des résidents. Les professionnels eux-mêmes sont soumis à plusieurs obligations.
Dans les établissements publics notamment, les agents doivent respecter :
- L’obligation de discrétion professionnelle ;
- L’obligation de secret professionnel ;
- L’obligation de moralité ;
- Le devoir de neutralité ;
- Le devoir de réserve ;
- L’obligation de consacrer leur temps de travail aux missions confiées.
👉L’article L.121-3 du Code général de la fonction publique précise ainsi :
« L’agent public consacre l’intégralité de son activité professionnelle aux tâches qui lui sont confiées. »
Autrement dit, il n’est pas prévu qu’il filme des vidéos ‘personnelles’ pendant son temps de travail…
👉Les articles L.121-6 et L.121-7 du même code rappellent également les obligations liées à la discrétion professionnelle et au secret professionnel.
Concrètement, cela signifie qu’un contenu publié sur un réseau social peut potentiellement entraîner :
- Un signalement à l’hébergeur ou auprès de la plateforme ;
- Une procédure disciplinaire ;
- Une procédure civile
- Une plainte pénale de l’intéressé, de la famille ;
- Une mise en cause de l’établissement.
Le problème réputationnel est également considérable.
Les conséquences ne concernent d’ailleurs pas uniquement le professionnel qui publie la vidéo.
Les établissements eux-mêmes peuvent également être exposés.
Lorsqu’un soignant diffuse publiquement des contenus tournés dans un EHPAD ou un établissement de santé, l’image de la structure est souvent directement associée aux pratiques montrées à l’écran.
Même sans validation officielle de la direction, le public peut considérer que :
- L’établissement cautionne les contenus ;
- Les pratiques filmées sont autorisées ;
- Les règles internes sont insuffisantes ;
- La protection des résidents n’est pas correctement assurée.
Les conséquences peuvent alors devenir importantes en matière :
- D’e-réputation ;
- De confiance des familles ;
- De relations avec les tutelles ;
- De climat interne ;
- De crédibilité institutionnelle.
Dans certaines situations, des établissements peuvent également être confrontés à :
- Des signalements ;
- Des demandes d’explications ;
- Des procédures internes ;
- Des procédures civiles ;
- Des contrôles ou vérifications liés aux pratiques professionnelles.
À l’heure où l’image des établissements de santé se construit aussi sur les réseaux sociaux, la gestion des usages numériques des personnels devient un véritable enjeu stratégique.
Une vidéo initialement perçue comme « touchante » peut rapidement devenir un sujet médiatique, être sortie de son contexte ou déclencher des critiques publiques sur les pratiques de l’établissement.
À l’ère des réseaux sociaux, la frontière entre communication personnelle et responsabilité professionnelle devient particulièrement fragile.
Quand la visibilité devient aussi une source de revenus
Le sujet ne se limite plus aujourd’hui à quelques vidéos virales publiées sur TikTok.
Les plateformes sociales permettent désormais à n’importe quel utilisateur bénéficiant d’une forte audience de transformer sa visibilité en modèle économique.
C’est précisément ce qui rend certaines situations particulièrement sensibles lorsqu’elles concernent des résidents d’EHPAD ou des personnes vulnérables.
Le compte public « DocteurSourire242 », régulièrement mis en avant sur les réseaux sociaux et dont je vous parlais de l’interview par le journaliste Olivier Delacroix, dépasse par exemple les 366 000 followers.
Cette visibilité et notoriété acquise par ce compte grâce à ses vidéos, permet à son propriétaire d’être identifié comme ‘influenceur’ dans son domaine. Ce qui lui ouvre désormais d’autres possibilités à titre personnel comme notamment plusieurs formes de monétisation :
- Boutique TikTok intégrée au profil ;
- Affiliation commerciale ;
- Recommandations de produits ;
- Événements payants ;
- Partenariats ;
- Sponsoring ;
- Visibilité médiatique.
Dans le cas précis de « Docteursourire242 », on constate effectivement une approche de monétisation à plusieurs niveaux :
- Boutique TikTok intégrée au profil : plusieurs produits sans lien avec le soin ou le médico-social sont proposés via la boutique du profil : projecteurs, micros, équipements divers ou accessoires numériques. Chaque vente réalisée via la boutique du profil peut générer une rémunération pour son propriétaire.
Événements payants : le compte annonce l’organisation d’un événement pour le 23 mai à destination des professionnels de santé, pour un coût d’inscription de 25 euros.
Même si l’objectif initial du créateur de contenus part d’un bon sentiment et semble de bonne foi, n’oublions pas que ces revenus potentiels et cette notoriété sont liés à la viralité des vidéos qui mettent en scène des personnes vulnérables.
C’est ici qu’émerge une question éthique majeure.
Peut-on considérer comme acceptable le fait de construire une visibilité, une notoriété numérique et potentiellement une activité commerciale annexe grâce à des vidéos impliquant des personnes âgées vulnérables, parfois atteintes de troubles cognitifs, dont le consentement réel à la diffusion publique reste difficile à établir ?
Le débat dépasse largement le simple cadre des réseaux sociaux.
Il concerne la frontière entre communication personnelle, exposition publique de personnes vulnérables et exploitation indirecte de contenus émotionnels à des fins de visibilité ou de revenus.
Le sujet mérite d’être posé calmement, sans attaque personnelle mais avec lucidité.
La viralité et l’émotion, ne doivent pas faire disparaître les principes fondamentaux qui encadrent les métiers du soin.
Quand l’audience prend le dessus sur l’accompagnement
TikTok repose sur une logique algorithmique simple : l’émotion génère de la visibilité.
Les contenus impliquant des personnes âgées, vulnérables ou émouvantes obtiennent souvent de très fortes performances d’audience.
C’est précisément ce qui rend le sujet sensible.
Car plus une vidéo fonctionne, plus la tentation existe de reproduire le modèle.
Petit à petit, certains contenus donnent le sentiment que le résident devient un élément de storytelling numérique.
La frontière devient alors floue entre :
- Valoriser un métier ;
- Partager le quotidien du soin ;
- Transformer des personnes vulnérables en contenus destinés à générer de l’engagement.
Le sujet mérite aussi d’être posé.
L’accompagnement humain ne devrait jamais devenir un format de divertissement algorithmique.
Même lorsque les intentions initiales semblent positives.
L’usage du terme « docteur » : une autre dérive problématique
Autre point régulièrement observé dans certains contenus : l’utilisation du terme « docteur » sur des profils publics alors que la personne n’est pas médecin.
En France, l’usage du titre de médecin est strictement encadré.
Le Code de la santé publique protège les titres professionnels médicaux et l’usurpation de titre peut entraîner des poursuites.
Au-delà du risque juridique, ce type de présentation entretient aussi une confusion auprès du public.
Sur les réseaux sociaux, où les contenus circulent rapidement et hors contexte, cette ambiguïté peut contribuer à créer une représentation trompeuse des compétences ou du statut réel de la personne qui publie.
Les établissements de santé doivent désormais intégrer les réseaux sociaux
Pendant longtemps, les risques numériques dans le secteur de la santé étaient principalement associés :
- Aux violations de données ;
- Aux cyberattaques ;
- Aux avis Google ;
- Aux crises médiatiques.
Aujourd’hui, les réseaux sociaux représentent également un enjeu majeur.
Beaucoup d’établissements ne disposent encore ni de charte sociale media réellement appliquée, ni de politique claire concernant les tournages internes.
Pourtant, quelques secondes de vidéo peuvent suffire à exposer :
- Des informations sensibles ;
- L’image de l’établissement ;
- Des résidents ;
- Des familles ;
- Des professionnels.
Former les équipes ne consiste pas à interdire les réseaux sociaux. Il s’agit plutôt d’expliquer :
- Ce qui est autorisé ;
- Ce qui engage juridiquement ;
- Ce qui relève de l’éthique professionnelle ;
- Ce qui peut avoir des conséquences réputationnelles importantes.
Une question de droit, mais aussi de dignité
Le débat autour de ces vidéos révèle finalement une question plus profonde.
Que dit une société lorsqu’elle transforme des personnes âgées dépendantes en contenus viraux ?
La recherche d’audience ne peut pas devenir un critère supérieur à la protection de personnes vulnérables.
Dans les métiers du soin, l’attention portée à la dignité, à l’intimité et à la confidentialité devrait rester une priorité absolue.
Les réseaux sociaux ne suspendent ni le droit, ni l’éthique, ni les obligations professionnelles.
Et plus les plateformes encouragent la mise en scène émotionnelle, plus les professionnels du médico-social doivent faire preuve de vigilance.
En conclusion
Les vidéos tournées en EHPAD publiées sur les réseaux sociaux ne relèvent pas uniquement d’un débat sur les réseaux sociaux.
Elles interrogent notre rapport collectif à la vulnérabilité, à la dignité et à la responsabilité numérique dans les métiers du soin.
Dans un environnement où l’émotion devient un levier de visibilité, il devient essentiel de rappeler que certaines limites existent pour protéger les personnes accompagnées.
Le secteur médico-social ne peut pas traiter les résidents comme des supports de contenus destinés à alimenter des logiques d’audience.
La question n’est pas de savoir si les intentions affichées sont positives.
La véritable question est de savoir si ces pratiques respectent réellement les droits fondamentaux des personnes concernées.
FAQ
Peut-on filmer des résidents en EHPAD pour diffuser sur les réseaux sociaux ?
Filmer un résident implique plusieurs obligations juridiques, notamment concernant le droit à l’image, le respect de la vie privée et le consentement. En EHPAD, ces questions deviennent encore plus sensibles lorsque les personnes sont vulnérables ou atteintes de troubles cognitifs.
Le floutage du visage suffit-il à protéger un résident ?
Non. Une personne peut parfois être identifiée grâce à sa voix, son prénom, son environnement, sa chambre ou des informations personnelles évoquées dans la vidéo.
Quels risques encourent les professionnels qui publient ces contenus ?
Les professionnels peuvent faire l’objet, notamment, de procédures civiles, disciplinaires, déontologiques et / ou pénales.
Le consentement oral d’un résident est-il suffisant ?
Le consentement doit être libre, éclairé et explicite. Dans certains cas, notamment en présence de troubles cognitifs, l’intervention du représentant légal peut être nécessaire. Il doit être recueilli par écrit.
Un soignant ou personnel de santé peut-il utiliser le terme « docteur » sur les réseaux sociaux sans être médecin ?
L’usage du titre de médecin est strictement encadré par le Code de la santé publique. Une utilisation trompeuse peut entraîner des poursuites déontologiques et/ou pénales.
Sources et références
- Article 9 du Code civil
- Article L.311-3 du Code de l’action sociale et des familles
- Articles L.121-1 à L.121-8 du Code général de la fonction publique
- Article L.4162-1 du Code de la santé publique (usage du titre de médecin)
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